POEMES
d'Yvette Frontenac

Extrait du recueil
"Les Sabots verts"

Ballade à la lune
Chercheur d'or
Fleur de causse
Il est des souvenirs
La pavane des peupliers
Le vieux pauvre de ma jeunesse
Images d'hiver
Le doux chant de mon pays
Le vieux moulin
La petite source
Racines
Pataud
Printemps
Premiere pluie
Paysage
La complainte de l'ennui
Fin de jour aux champs

Les poèmes d'Yvette Frontenac
 ont remporté de très nombreux prix


Ballade à la lune

La lune tant chantée
M’a toujours enchantée.
Je voulais, de mes mains,
Lui barrer le chemin
Et d’un œil caressant,
En lorgnant son croissant,
Dire : « Lune, des cieux,
Viens tout près de mes yeux ».

Grand-Mère appelait : « Lune,
Donne-moi une prune ! »
Moi, je voulais savoir,
Lorsque venait le soir,
Pourquoi falloir dormir
Quand tu allais jaillir.
Je posais des questions
Sur ta composition :
« Est-elle en or, en cuivre ?
Ah, je voudrais y vivre ! »

Ces enfantines joies,
Ce sont mes autrefois.
Encore, par moments,
Mes filles crient : « Maman,
Départage chacune,
Redescends de la lune ! »

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Chercheur d’or

L’or, comme le bonheur,
Est semé sous nos pas.
Un pauvre laboureur,
Sombrant dans le trépas,
L’avare de la poule
Qui en perdit la boule,
Tous ces gens parlaient d’or.
L’or, c’est l’or, cherchons l’or.

Moi, je sais où en prendre,
J’en possède à revendre.
Aux frisons de ma blonde
Brille tout l’or du monde.
Dans la voix du ténor,
J’écoute vibrer l’or.
Du cœur de mon ami,
Chérir l’or m’est permis.
L’or, c’est l’or, j’ai de l’or.

Bohème chercheur d’or,
Où en verrai-je encor’ ?
Au ciel, sur notre tête,
Sont les clous du poète ;
La forêt en automne,
Couverte d’or, rayonne.
Mais comme j’ai ouï dire
Que trop parler peut nuire,
J’arrête mes efforts
Car le silence est d’or.
L’or, c’est l’or, vive l’or !

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Fleur de causse



J’aime voir sous son bonnet gris
Gris argenté, gris tourterelle,
Se dresser l’antique cazelle
Parmi les chênes rabougris.

Le premier jour où je la vis,
C’était dans l’âge le plus tendre,
Cette hutte couleur de cendre
S’imprima dans mes yeux ravis.

Papa disait : « Voici la fleur
De notre causse, fleur de pierre
Epanouie, candide et fière,
Je suis certain qu’elle a un cœur ».

Un cœur de souvenirs, forgé
Par la cigale un peu frivole.
La murette qui farandole
Aux cantilènes d’un berger.

Mais se sont éteints les pipeaux
Des pastours, le long de la pente.
Seule reste au bord de la sente
La cazelle sans les troupeaux.

Depuis lors, sur le causse gris,
Rêvasse l’antique cazelle
Dans sa robe gris tourterelle
Couronnée de son bonnet gris.

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Il est des souvenirs



Il est un coin presque inconnu
Où je courais jadis, pieds nus,
A travers sentes et rocailles,
Crottée marmaille.

Il est une chère maison
Où j’ai vécu bien des saisons,
Où j’ai poussé tout d’une haleine,
Mauvaise graine.

Il est un grand et frais jardin
Où je trottais, l’air anodin,
Tout en lorgnant avec ivresse
Quelque duchesse.

Il est un immense noyer
A la belle tête ployée.
Son ombre a vu mes farandoles,
Mes cabrioles.

Il est ainsi des souvenirs
Qui ne veulent jamais mourir.
Ils nous suivront, toujours plus beaux,
Jusqu’au tombeau.

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La pavane des peupliers



Tremblotinants à toute haleine,
Fuseaux filant leurs fleurs de laine,
Le long du ru, à cloche-pied,
En murmurant vont les peupliers.

Tous en ligne, beaux capitaines,
Ils dansent la faridondaine
En berçant les nids d’agassons
Dans l’air pétillant des moissons.

Au pourtour de chaque fontaine
Pose leur noble prétantaine,
Frémissent haut les gonfalons
Des blonds éphèbes du vallon.

En chapelets et par dizaine,
Pointés comme mâts de misaine,
Dessinent, fusains précieux,
Toutes leurs palmes sur les cieux.

Depuis si longtemps je les aime,
Ces Atlantes d’or de ma plaine,
C’est ma guirlande d’amoureux,
Je ne saurais me passer d’eux.

Tremblotinants à toute haleine,
Fuseaux filant leurs fleurs de laine,
Le long du ru, à cloche-pied,
En murmurant vont les peupliers.

********

Le vieux pauvre de ma jeunesse



Il n’avait qu’un bissac troué
Qui lui pendait à la carcasse,
Un infâme mouchoir noué
De son cou ne cachait la crasse.

Le ventre creux comme un chemin,
Il allait par monts et par routes
Et s’il tendait sa vieille main,
D’avance il la savait absoute.

Au revers de quelque talus,
L’oeil allumé par la ripaille,
Au son de bien des angelus,
Au quignon il livrait bataille.

La barbiche ondoyant au vent,
Il traînait sa philosophie,
Et c’était un enseignement
De le voir gai et sans envies…

Le temps un jour a emporté,
Sur l’aile de quelque déesse,
Hâve et fier de sa liberté,
Le vieux pauvre de ma jeunesse.

********

Images d’hiver


Le vent rôde, glacé, les fontaines sont mortes,
La guenille, roulée, barre le seuil des portes.
A peine l’on entend, sur le chemin gelé,
Un rare pas violant la neige accumulée.

La fermière, à pleins bras, jette les fagots à l’âtre.
Le vieil arbre, vaincu, a fini de se battre
Contre les ouragans. L’homme a le dernier mot,
Il veut que le géant fasse bouillir le pot.

Le vainqueur satisfait de sa lâche victoire,
Repus et réchauffé, mène son troupeau boire.
Un à un, fumants, impassibles et lourds,
Vers l’abreuvoir s’en vont les gros bœufs de labour.

Du râtelier à l’eau, quand l’hiver se déchaîne,
Pour ce court va-et-vient se relâche leur chaîne.
Même pas réveillés, ils marchent, regard mort,
Le sabot hésitant par le manque d’effort.

Pataud, si frétillant sur les vertes jachères,
Trottine, frissonnant, sans voix et sans colère.
Le maître l’a tiré du trou, dans le pailler,.
L’hiver fige l’aboi et force son bailler.

La corneille se plaint que c’est jour de famine,
Perchée sur les noyers blafards des Condamines.
Parfois son vol criard s’abat sur le coteau,
Chaque branche endeuillée porte son noir flambeau.

Le jardin recouvert de sa chape glacée
Ne dort pas tout à fait, une fleur a percé.
C’est la goutte de lait, délicat perce-neige,
Qui prélude déjà aux futurs florilèges.

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Le doux chant de mon pays


Chante pour moi, beau causse fier,
Chante pour moi, si douce plaine,
Chantez tous deux, mes autrefois.
A travers vous, à perdre haleine,
Ont claqué mes sabots de bois.

En vous dorment tous mes hiers.
Ne dorment pas, veillent à peine.
Il me suffit d’un rien de peine,
Ils surgissent tous rajeunis,
Aussi loin que j’ai fait mon nid.

Jasez, ruisseaux, dans les aubiers,
Mes moulinets, j’y vois encore.
Mais il s’est tant levé d’aurores
Qu’au fil de l’eau s’en sont allés
Ma jeunesse et moulins ailés.

Flûtez, loriots, dans les peupliers,
Bruissez, moissons, sous le ciel tendre.
Voix du terroir, pour vous entendre,
J’en capte l’onde à tout moment,
C’est mon aura, mon firmament.

Bêlez, troupeaux, dans les pacages.
Vos visions, je n’ai point bannies,
Vos chères décalcomanies,
Plus colorées que des images,
Dans mes pensées restent en cage.

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Le vieux moulin
 


A Frescati est un moulin
Crevé, lépreux, couvert de lierre,
Qui peu à peu rentre sous terre
Pour avoir trop vu de matins.

A Frescati est un étang,
Vaseux, herbeux, glauque et sans charme,
Et qui pleure toutes ses larmes
De n’avoir plus miroir d’antan.

A Frescati est un ruisseau
Qui fut clairet, joyeux, limpide
Mais de douleur il se suicide,
A la rivière noie ses eaux.

A Frescati sont des oiseaux,
Nichés, heureux parmi les ruines,
Et des carpes de belle mine
Dans le dédale des roseaux…

Ne moudra plus jamais de grain,
A Frescati, le vieux moulin…

********

La petite source


Petit Pesquier de mon village
Enseveli sous les ombrages,
J’entends encore ton babillage,
Si doux, si doux.

Entre deux rocs vêtus de lierre
Tu nous arrives en grand mystère,
Puis, un instant, tu vas, tu erres,
Tout doux, tout doux.

Au temps de mes jeunes années,
J’allais sous ta fraîche coulée
Remplir ma cruche éclaboussée,
Tout doux, tout doux.

Et comme revient l’hirondelle
A son vieux nid toujours fidèle,
J’irai revoir ta cascatelle,
Tout doux, tout doux.

Car toujours tu nous resteras,
Chuchotant dans le vert feuillage,
Et nous, toujours, on t’aimera,
Petit Pesquier de mon village.

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Racines


Il n’est de tendre et belle aurore
Qu’au val de mes jeunes matins.
Tant de clartés, tant de satins
Sur la sente où je marche encore.

J’y lève l’odeur de la laine,
Des rémanences de troupeaux
Quand les abois, quand les appeaux
Perforent, des étés, la laine.

Et dans les plaies des ornières
Dont gémit le chemin blessé,
Des pas fantômes ont laissé
L’écho des gloires plénières.

Humble creuset peint comme un vase,
Carte postale en relief,
Clocher bleui, orgueil d’un fief,
Etang glauque où le colvert jase,

Jardins lissant leurs robes vertes,
Arbres dressés, pavois vernis,
Des couchants à peine ternis
Rougissent les portes ouvertes.

J’y veux l’abeille sur la rose,
Des herbages jusqu’aux genoux.
Dans ce chez-moi, dans ce chez-nous,
Mon cœur chemine ou se repose…

Il n’est de tendre et belle aurore
Qu’au val de mes jeunes années.
Tant de clartés, tant de satins
Sur la sente où je marche encore.

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Pataud



Mes quinze ans endiablés avaient pour compagnon
Un berger dévoué, couleur de champignon.
Avec lui je courais au hasard des pacages
Derrière mon troupeau. Heureux vagabondages !
Notre vie à tous deux allait au gré du temps,
Dans l’automne rouillé ou dans le vert printemps.
A cette libre vie où chantait ma jeunesse,
Je vouais à Pataud une grande tendresse.
En famille, le soir, devant le feu de bois,
Nous savions lui garder une place de choix.
Alors, béatement, il prêtait son échine
Au dada quotidien de notre benjamine.
Sa bonne volonté n’avait pas de limites.
Pauvre de pedigree mais noble de mérites,
Il chassait le lapin, le renard, la perdrix.
Bref, il savait tout faire sans avoir rien appris.
Mais, un néfaste jour, en rentrant le troupeau,
Un bœuf, de son sabot, le frappa au museau.
Il ne put en guérir, en vain il se lécha,
Et ma mère tremblait que Margot le touchât.
« Tue ce chien », disait-elle, « ne vois-tu pas qu’il souffre ? »
Mais mon père observait un silence farouche.
Ils s’en allaient alors vers le bois du Pesquier
Goûter leur double joie à l’affût d’un terrier.
Nous guettions leur retour derrière les fenêtres,
Souhaitant et redoutant voir Pataud reparaître.
Un soir de mai, enfin, de sa chasse en forêt,
Le père revint seul, la gorge bien serrée.
Nous savions qu’il avait laissé, vaille que vaille,
Un pauvre chien crevé, là-haut, dans la broussaille.
Et quand vint le moment de la soupe du soir,
Une vieille écuelle était là, dans le noir…

De mon brave Pataud, je chante les louanges.
Au paradis des chiens, il est avec les anges.

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Printemps


La jolie prime juvénile
Accourt en fleurs
Car le bonhomme hiver, sénile,
S’éteint et meurt.

Mars s’ébroue entre deux rafales
Et l’arc-en-ciel
Zèbre la nue qui se cavale
De ses pastels.

Le bourgeon fait pointer son arme
Sur le rosier,
La gouttière écrase une larme
Sur l’escalier.

Au sous-bois, dans le crépuscule,
Le merle fou,
Ivre d’amour, siffle et module
Ses billets doux.

Au Pesquier, mignonne sourcette,
Claire et menue,
Sait que pinsons, bergeronnettes
Sont revenus.

L’enfant glane la primevère,
Clochettes d’or,
Et l’hirondelle, messagère,
Reprend l’essor.

Partout naissent verdure tendre,
Joyeux babils,
Et partout le plaisir d’attendre
Le bel avril.

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Première pluie


Il pleut. Nous n’irons pas au jardin aujourd’hui.
Le massif, assoiffé, boit la manne qui tombe.
Du magnolia lavé, chaque feuille reluit.
Mais ce jour est pour nous triste comme une tombe.

Hier déversait encore les pleins feux de l’été
Sur nos après-midi où nos molles paresses
S’abandonnaient, rêvant, non sans témérité,
Au fauteuil de rotin qui s’imprimait aux fesses.

Dans l’argentier verni dont la glissière geint,
Hier encore j’alignais mes neuves confitures.
La maison sent la pêche et la prune d’Agen,
Une guêpe se meurt au coin d’une embrasure.

Hier, chez nous, tout vibrait, tout chantait, c’était août.
Un bataillon bruyant s’agitait dans nos chambres.
Nos murs sont désertés, reposent les faitouts,
Dans le placard muet où les laisse septembre.

Nous avons, plus qu’hier, de place à la maison,
Bien moins de lits défaits, et bien plus de silence,
Et bien moins de soleil, et bien plus de raisons
De pleurer, plus qu’hier, sur de chères absences…

Il pleut. Nous n’irons pas au jardin aujourd’hui.

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Paysage
 

Murettes qui courez sur l’infini des Causses,
Sous le ciel bleu, sous le ciel gris,
Murettes qui trottez à travers plaies et bosses,
Parmi les chênes rabougris,

Votre ronde sans fin, dans les lichens blanchâtres,
Dans les cloups et les boqueteaux,
S’accompagne parfois du chant de quelque pâtre
Veillant à son bêlant troupeau.

Vous ensevelissez dans vos bras de grisaille
Et la cazelle et le hallier,
La combe désolée où blanchoit la pierraille,
Les bataillons de genévriers.

Qui vous a condamnées, qui donc vous a soumises,
L’une à l’autre toutes liées ?
Qui vous force à courir ainsi, murettes grises,
Farandole pétrifiée ?

Les mains qui, pieusement, autrefois vous bâtirent,
Dans la solitude des bois,
Ont cessé de parler, de trembler, de sourire,
Depuis tant de lustres, déjà.

Courez, courez toujours jusqu’à l’heure dernière,
Sous le ciel bleu, sous le ciel doux,
Poursuivez à jamais votre ballet de pierre,
Chères murettes de chez nous.

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La complainte de l’ennui


Savez-vous de quoi je m’ennuie
Si loin du pays que j’aime
Et pour qui j’écris ce frugal poème ?
Savez-vous de quoi je m’ennuie ?

Je me languis de mon village,
Des prés, des bois, du vieux ruisseau
Qui babille sous les ormeaux.
Je me languis de mon village.

Je pense à la maison natale
Dressée sur cette vieille terre
Qui m’a nourrie comme une mère.
Je pense à la maison natale.

Je rêve à la petite église,
A la flèche de son clocher
Dont les sons viennent me hanter.
Je rêve à la petite église.

Rocailles grises, vieilles maisons,
Chemins pierreux du bourg natal,
Air si pur en toute saison…
Loin de vous, mon cœur a si mal…

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Fin de jour aux champs


La colline, là-haut, a mangé le soleil.
La plaine violacée où le brabant s’arrête
Suspend une fraîcheur à chaque front vermeil,
Le vieux chapeau déteint a libéré les têtes.

L’attelage embué souffle comme une forge…
Les peupliers, un à un, ont éteint leurs flambeaux.
L’engoulevent s’éveille, et le dernier corbeau
S’envole lourdement, gavé jusqu’à la gorge.

La chouette perchée sur le vieil orme grêle
Se laisse ébouriffer par la brise du soir.
Les bœufs n’ont pas besoin que l’homme les appelle
Pour marcher d’un pas sûr vers les frais abreuvoirs.

Et chantent les chemins, sous les roues qui cahotent.
Dans l’ombre, tout le jour, froids comme des serpents,
Ils ont guetté Marie et son pied qui sabote,
Et l’homme débraillé qui quitte son arpent.

Là-bas, quelques points d’or clignotent dans le noir…
Pour que demain, aux champs, on revienne se battre,
Une femme, harassée, s’active auprès de l’âtre,
Et cueille l’écuelle aux flancs du vieux dressoir.

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