EXTRAITS
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Les Années châtaignes

"...Dans la pénombre ammoniaquée, suffocante, La Traque m'accueillait, un sourire ouvrant son visage souffreteux d'une oreille à l'autre. Heureux comme Job sur son fumier, sa bosse habillée d'une chemise rouge qui semblait épanouir dans son dos un coquelicot géant, il piochait...

Au fil des semaines, des mois, il nous conta par fragments décousus et quelque peu inconhérents, sa vie cahotique et miséreuse, dominée par le regret d'un amour perdu par la faute de sa canaille de frère. Une sorte de mante religieuse qui le dépouilla dans un premier temps de la femme aimée, puis de la part d'héritage paternel... Nous courions après le puzzle de cette sombre épopée comme après les pages d'un livre emportées par le vent, reconstituant le roman feuille à feuille, au hasard de nos trouvailles...

Et quand La Traque, tassé sur le banc de notre âtre, murmurait Reine-Jeanne, je voyais se profiler une gente dame éthérée, soumise à la loi du plus fort, mais blessée au coeur, à jamais, par le remords de son abandon.

J'avoue qu'il me fallut détruire cette image, un jour, au cours d'une foire à Lacapelle, si peu loin d'Espeyroux que nous n'en manquions pas une seule. Ce jour-là, Lucie du Sol me mit en présence d'une sorte de personnage qui lui acheta son panier d'oeufs aux abords de la halle :

-C'est l'ancienne femme de La Traque, me dit-elle en rangeant soigneusement le produit de sa vente dans son porte-monnaie.

Narines dilatées, j'entrai aussitôt en extase. Figurez-vous une énorme pomme de terre retirée au fond d'un cellier, après un hivernage de cinq à six mois. Sa peau grise et craquelée, dégonflée par endroits, boursouflée à d'autres, tel était le visage de Reine-Jeanne. De cette face peu ragoûtante, le regard descendait en cascadant sur une infinité de ventres, du poitrail aux genoux. La courroie de sa sacoche de revendeuse suivait une étroite vallée entre chaque sein répandu sur son buste comme deux ballons de Guebwiller, amollis sur la plaine d'Alsace.

Au jugé, je lui donnai soixante ans. Mais allez donc savoir !..."

 

Elle s'appelait Eléonore

"...Fernand est arrivé au pied de l'arbre qui l'intéresse, un robinier avec un nid de tourterelles en ses fourches hautes. La capture des deux oiseaux le tente. Il veut les offrir au petit Georges...

Le voilà à hauteur du premier étage du manoir, face à la fenêtre ouverte. Les yeux écarquillés du garçon captent des images. Un fond de musique nasillarde lui parvient : Heure exquise, qui nous grise...

Sur cette ronde, monsieur le baron et la Verjus tournent lentement sur le parquet ciré dont lui, Fernand, a fait briller toutes les planches.

Ca alors, ils sont fous ces deux-là !

Fasciné, loin de l'objet qui l'a conduit là, il baille sur les évolutions plus qu'étranges du couple qui valse nu devant ses yeux. Fernand détaille la silhouette efflanquée du baron, son nez en coupe-vent, sa barbiche de vieux bouc frôlant le front de la femme aux cheveux dénoués, pareille à l'image d'Eve au paradis terrestre. La musique de l'instrument qu'ils appellent gramophone se tarit soudain. L'homme et sa danseuse se séparent, tombent assis côte à côte sur un canapé. A présent, ils dégustent une boisson, avec délices, dans les flutes de cristal qu'il connait fort bien et que sa mère, les jours de réception, a essuyées maintes fois.

Les deux partenaires se regardent au fond des yeux, puis en riant bruyamment, ils lancent le verre à travers la fenêtre.

L'adolescent ahuri perçoit sur l'allée le fracas de l'objet brisé.

Les criminels, les sauvages! Quelle honte! Le service à Madame!...

 

Rue des Nèfles

"...C'est alors que je la vis. Noire, immobile elle s'encadrait dans la porte incluse dans le mur du grand cimetière, étiré sur le côté nord du champ de foire. Mon oeil l'avait cueillie là et ne la lâchait plus. Le sombre flambeau de sa silhouette se mit en branle, louvoya parmi le public bariolé. Elle marchait droite, sans un regard pour personne, son visage pâle de morte en avant sous le réseau de cheveux blancs. Tout autour d'elle les gens riaient, se bousculaient, les musiques se déchainaient, elle ne voyait ni n'entendait rien. Ses pas la rapprochèrent de nous au point que je pus me rendre compte qu'elle avait troqué ses éternelles charantaises contre des souliers plats à lacets. Au creux de son décolleté, la cravate au crochet croisait serré, comme à l'habitude, ses deux pans blêmes. Elle s'était arrêtée à l'endroit où une importante théorie de marches pique droit de l'esplanade sur la pente de la rue, notre rue, en créant un raccourci. Elle s'y enfonça doucement. Son crâne de coton mercerisé jeta une brève lueur et disparut de notre vue comme une tête coule à pic.

Madame Amiel rentrait de sa visite dominicale à son défunt époux, visite qu'elle répétait cinquante-deux fois l'an depuis dix-neuf années.

Figée sur mes pieds douloureux, je réalisai que deux mondes venaient de se cotoyer sans s'adresser un regard..."

 

La soupe des autres

..."Elle revoyait ce jour de janvier 1911, quand, sur le point de sortir du Mazet, elle resserrait plus fort autour de son cou la gracieuse fourrure de son manteau. Ce matin-là, le givre posait partout ses dentelles scintillantes, atténuait la sévérité ordinaire de la forêt. Les arbres s'étaient comme elle, habillés de neuf. L'air dansait, léger, piquant, lui glaçait les narines. Elle avait vu, dans cette apothéose de la nature, des voeux de bonheur.

Elle se revoyait poser la chaufferette à terre, donner un tour de clé, puis rester là à attendre et à écouter. Bientôt, de la carratal qui tirait son trait entre grange et maison, lui était parvenu un grincement d'essieu suivi d'un bruit de roulage et Faustin lui était apparu, une main agrippée au licol de sa mule attelée au cab à deux roues, capote relevée en raison du froid.

L'homme, elle s'en souvenait parfaitement, brillait autant que les arbres dans des vêtements tout à fait inhabituels. Point de blouse flottant autour de son grand corps, mais une redingote à revers luisants taillée sur mesure, des souliers de cuir fin et cette odeur d'eau de Cologne de Chypre qui disait le soin apporté à la toilette et qu'elle sentait encore. Il portait beau, le pillaro, ce jour-là...."

 


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